10.08.2006
La rencontre des solitaires 3
Chapitre 11 TOMBER DE CHARYBDE EN SCYLLA
"Le monde est divisé en deux catégories d’hommes. Ceux qui creusent et ceux qui tiennent un revolver. Moi je tiens le revolver et toi tu creuses." Clint Eastwood.
Pourrir dans les revers de ma pensée. Retenir les sucs cruels dans la bouillie intestinale. Il est interdit de paresser sur l’idée que la vie arrive quoi qu’il en soit. Je me perturbe, je me bouscule. Un grand moment où j’étais plongée dans une fausse certitude d’amour s’achève. Loin de me contredire, j’accorde mes pulsions sur une nouvelle gamme sensationnelle. Je n’ai plus l’opportunité de disparaître.
Le chat a disparu à ma place. Il me faut donc exercer une nouvelle façon d’être. Je jettes des regards affamés sur mon habituelle proie mais celle-ci ne me voit plus comme avant. J’ai été dévoilé à mon insu et aucune de mes infâmes prières non pu empêcher cette surprise. Pour tout habit il ne me reste qu’un cachemire de peau tiédie. Je râle à l’intérieur et mes ongles glissent sans rien accrocher. Je suis consciente de ma torpeur et je facilite mon écoeurement à émerger mais en vain. J’acquiesce dans un novlangue que je maîtrise encore mal. Il y a beaucoup de doutes, trop d’incertitudes qui volent en éclats mes principes archaïques. Ma jeunesse s’évapore pour laisser place à je ne sais quelle mélasse fétide et indigeste.
Je me déplace maladroitement comme un jeune enfant faisant ses premiers pas. J’évolue dans les lignes mêlées de mes désirs et je réfute irrémédiablement l’opportunité d’engendrer un abandon. Ce principe de réfutation résiste comme étant la dernière promesse d’un temps révolu et il reste fixer à mon cœur. Est-ce que cela à un sens ? Est ce un lambeau de chair moisie ou une greffe amoureuse résistante ? Je n’ai pas eu la force d’aller visiter ma tombe au cimetière du matin clair. Je ne sais pas ce que j’y verrais. Devant moi mes lèvres décousues, mes épaules racornies, ma langue fendue, mes doigts brisés en plusieurs morceaux, mon front défoncé, mon ventre ouvert au ciel, mes jambes curieusement intactes mais inertes. Jamais je ne marcherais plus dans ce corps sectionné, broyé, trempé et résiné. Les lames figées dans la poussière étaient mes larmes. Les barreaux de mon sépulcre étaient mes veines. Je renais dans une prison inhospitalière. J’échoue immanquablement dans toutes les tentatives nostalgiques et comme je ne maîtrise pas mon nouveau corps j’échoue encore et toujours. Je me noie dans un rien de désir comme avalé par une spirale de vide.
Je gonfle. Je cocote minute jusqu’à l’explosion. Tous les désirs refoulés que je n’accepte pas surgissent. Je pleurs à m’étouffer ou je m’étouffe de pleurs et j’écoute ma langue déliée des sentiments solitaires. Mes paroles réclament le calme. Elles ne savent pas graduer les propositions. L’impasse, le non sens, le dénie, le renoncement, la faute, le manque : un chapelet diabolique récité à toute vitesse dans un seul souffle. Il s’en suivi effectivement une période de calme néant, une hébétude traumatique. Mon corps reprend le cours de sa vie sans me demander mon avis. Tout se cogne dans ma cervelle. Ils sont des milliers de synapses électriques à fourguer des marchandises amoureuses à la criée du marché. L’oppression du brouhaha me fait serrer mon crâne entre mes mains. J’essaye d’être à l’écoute mais je n’entends rien d’audible. Un vrombissement tenace saigne mes tympans. Une raideur tremblante surgit de ma colonne vertébrale et se répand dans mes membres. Je veux être lisse. Des informations fourmillent partout dans moi et sortent par des fissures formées par mon éclatement progressif. Je reviens en arrière. Je ravale ce que j’avais dit.
Je suis certaine d’une chose et puis je n’en suis plus sure. Je n’arrive pas à construire ma pensée. J’en appelle à l’altérité pour espérer me retrouver. Le miroir figé dans des refoulements mal tenus me renvoie un portrait défiguré. Je ne suis plus belle. Je suis ferreuse et rouillée. Je suis la statue intemporelle, la carcasse creuse flanquée d’aspérités cuivrées. Je suis un objet où se terrent des pensées amoureuses en état de mort artificielle réversible. Je comate ma sexualité pour ne plus souffrir des frustrations et des manques. Je n’ai plus de masturbations, de regards, de désirs. Je ne suis plus vers l’autre ni vers moi. Je meurs à moitié.
En dépit de mon effacement, je me découvre des nouveaux phantasmes. Les situations sont terriblement angoissantes. J’exécute selon un plan plus ou moins préparé le crime de l’amant. Je le drogue et profite de son inconscience passagère pour lui scier le cou. Une fois que je l’ai tué je suis si fière que je ne peux pas m’empêcher de le révéler à Elle. Je suis anxieuse perpétuellement. J’ai peur qu’Elle me quitte. Je suis convaincue que lui dire l’empêchera à jamais de me quitter. Elle devient ma complice de l’horreur. Le corps est découvert. L’enquête arrive jusqu’à moi. Je suis emprisonnée après un jugement expéditif qui me convient parfaitement. Je vis très bien mon incarcération. Je limite mes activités à la lecture et l’observation de la faune locale. Je refuse de regarder la TV, de rentrer dans les jeux sociaux, de travailler, de me droguer, d’entretenir l’hygiène de mon corps. Je suis entre parenthèses de la vie, sous la protection de l’enfermement.
Dans un sursaut, je prends la fausse décision de La quitter. Je comédie ma résolution pour me forcer à y croire. Je pavane dans un certain héroïsme. Je tente de faire avaler que je suis enfin redevenue maître de ma destinée. La réalité gomme peu à peu mes certitudes. Je ne peux pas être à l’origine d’une démolition massive. Je ne veux pas me conduire à ma perte. Un autre sursaut après les pleurs de mes entrailles. Je me bats à nouveau. J’avais capitulé. Je me redresse pour affirmer ce que je veux et Lui répète mon amour tissé autour d’Elle. Une nouvelle fois le débordement passionnel suit l’ultime renoncement. Je réclame du temps car le reste ne se demande pas. Je m’afflige de mauvaises intentions. Je suis triste de n’avoir pas su L’aimer. Je dois me réconcilier intérieurement avec l’idée que je peux L’aimer.
Des ressorts vibrent dans mes ongles. Je troue la coque de mon navire. Je ne monte pas les bonnes voiles. Je prends du retard. Je laisse le délabrement s’installer. Puis une discussion avec Elle me laisse le droit d’espérer. Mais espérer quoi je ne serais le décrire précisément car nous évitons de mot dire cette terre. Cela n’arrange pas mon anxiété. Je ne pointe plus Ses marques de tendresse. Je ne comprends toujours pas ce qui m’a échappé. Peut être Son amour ? Mais elle m’aime. Rien n’est simple dans ma tête. Lorsque j’ai rendu les armes j’ai résumé le désastre à une histoire de cul. Cela sonnait creux.
Je patauge. Il y a des causes en dehors de moi sur lesquelles je n’ai pas prise. Cela me rappelle que le lendemain de notre première nuit ensemble à nous aimer elle est partie et il était convenu qu’elle me téléphone. Elle ne l’a pas fait. Elle n’est pas revenue non plus dans la chambre étudiante. Où était elle, avec qui, faisant quoi et que pensait elle de moi ? D’autres interrogations narcissiques m’angoissées. Mon anxiété générée par la peur de l’abandon est née à ce moment. Elle m’a revu deux jours plus tard au lieu du lendemain. J’avais déjà préparé qu’elle ne continue pas notre relation si cela ne lui convenait pas. Coucher avec une fille pour l’expérience ou pour s’aider à se séparer de son compagnon, ou je ne sais quoi. Je m’étais blindée. J’avais pris sur moi de ne pas montrer ma déception, mon amour si jeune mais déjà irrémédiable dans ma tête. Irrémédiable.
Je suis à présent seule avec moi-même. Mon esprit se tarde de jolies orchidées sauvages. J’abolie les tranches de ma vie passée avec le renard. Je suis fermement décidée à remettre ça. Il y a un enjeu. Il y a un pari sur ma vie que je dois gagner. Je repose mon esprit et mon corps. Loin de moi toute idée de vengeance. Je collabore avec l’ancien testament et je me prépare à un nouveau credo. La solitude n’est pas à l’ordre du jour. Je prévois de me mettre à rencontrer. Je refuse de m’enfermer dans ma tour d’ivoire. Ce ne sera pas plus difficile d’être dehors que dedans. Je pointerai le bout de mes seins dès que possible avec l’ardeur du jaguar courant après l’antilope. Polie rudement, grandie humainement. La chute a déjà eu lieu. Maintenant j’ai rebondie et j’accède à une courte remontée. La bulle légère glisse sur le bord lisse de mon verre. Justement je vais derrière et devant ainsi que de coté. Je sors dès que possible. Je fréquente le monde et cela me plait. Moi aussi je peux être dans les assemblées du moment.
Je casse la légende du solitaire pour armer des rencontres. Je me travaille au corps pour limiter les sanglots. Je ménage mes souvenirs dans un lien ténu avec leurs réalités. Il ne faut pas tomber dans le piège de la nostalgie idyllique. Je sais que je n’arrivais plus à être dans l’amour avec ma douceur. Je me mutilais l’esprit à force. Maintenant je suis libre de nouvelles inventions. J’aiguise mes dents et essaye de moins manger. J’ouvre le grand livre d’un début de vie. Ce n’est pas si compliquée bien que cela ne se fasse pas tout seul. J’ai un traitement chimique pour mon cerveau et des béquilles familiales. Les morceaux de mon présent et de ma vie personnelle sont en mouvement. Il faut que je me construise des nouveaux faits et une biographie orientée en partie de chasse. Finalement j’ai bien digéré cette ultime séparation. J’ai avalée ma réalité et j’ai ouvert les yeux sur mes difficultés à être heureuse. Je me suis consignée dans un abri en béton et cela Lui a permis de se libérer. Je ne suis plus avec Elle depuis février 2005. La vie seule prend des manies plus vite que l’éclair. Il faut que je me méfie. Le défi doit me donner de l’énergie et une raison de vivre. Un nouvel espoir sans limite naît.
Le rythme est lent mais crescendo. Je tire des plans sur la comète. Un lieu de vie une occupation professionnelle et des activités sociales, plus précisément des dragues. Je vais devenir une lionne en terre lesbienne. Pointant mes genoux, reniflant les airs iodés de la pelouse. Le risque de communiquer avec des souliers neufs me porte. Je ferme les rideaux de ma première passion. Actuellement, je passe des journées d’ennui et de repos baignée par les tranquillisants de retour dans le giron familial. C’est le sabbat tous les jours.
Tout ceci n’est qu’utopie. Mon caractère de solitaire n’est surtout pas en adéquation avec ce programme. Je me recroqueville sur moi et j’extermine tout. Plus rien n’existe de moi. Plus de libido, plus de corps, plus de pensées. Je me mets en coma névralgique. Je n’entretiens qu’une légère respiration avec mes fonctions vitales. Les souvenirs remontent parfois et saignent mon visage de pleurs et de ridules affreuses. Ma figure se contorsionne en virgule grimaçante. Mes omoplates se raidissent, mon buste recherche le calme dans un petit balancement. Mes mains tremblent de dépit. Je fuis ces souvenirs comme la peste. Mais ils n’ont de cesse de me rattraper. Je ne joue plus la grande figure manichéenne. Je suis tout rabougri dans un corps qui ne m’appartient plus. Ce qui a été crée doit mourir. L’avant n’est plus qu’un fruit décomposé que j’admire. Je régresse jusqu’à m’accoutumer de la sieste enfantine. Je ne projette rien. Je ne vis plus. Je ne suis même pas nostalgique. Je crois que je m’inscrit pleinement dans un présent sans avenir.
16:30 Publié dans les solitaires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, inclassable

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